Le dernier salon littéraire de la saison était dédié à l’Âge d’or de la poésie russe : Pouchkine et Baratynski.
Saviez-vous que les deux orthographes, Boratynski et Baratynski, sont correctes ? Evgueni Baratynski signait ses œuvres tantôt d’une manière, tantôt de l’autre. La variante avec un « o » est considérée comme la plus exacte, car c’est le nom d’origine de sa lignée (issu du château de Boratyn), mais celle avec un « a » est la plus courante.
La chaleur n’a pas découragé les passionnés de poésie russe : plusieurs personnes nous ont rejoints via Zoom. Ce n’est pas la première fois que des participants choisissent de se connecter en ligne.
Natalia Zakshevskaïa, fidèle habituée et membre active de notre salon, s’était préparée, comme à son habitude, comme pour un examen de littérature. Nous lui laissons la parole :
« Ah, cet Âge d’or de la poésie russe ! Quels entrelacements de destins, de sentiments et d’événements ! C’est bien plus que de la littérature, c’est notre histoire ! Une histoire authentique, et non inventée par quelqu’un. C’est la vie telle que nos ancêtres la vivaient il y a 200 ans.
« À l’automne 1826, nous étions au balcon de l’Assemblée de la Noblesse. En bas, une foule nombreuse. Soudain, un mouvement particulier s’y fit sentir. Deux jeunes gens entrèrent dans la salle : l’un était un grand blond, l’autre, de taille moyenne, un brun aux cheveux noirs bouclés et au visage singulièrement expressif. — „Regardez, nous dit-on, le blond c’est Baratynski, le brun c’est Pouchkine“. Ils marchaient côte à côte, et la foule s’effaçait devant eux » (extrait des mémoires de Tatiana Passek, « Des années lointaines »).
Ils s’observaient l’un l’autre avec un intérêt immense ! Tous deux commencèrent par imiter la poésie de Batiouchkov et les élégies de Joukovski, tous deux traversèrent la période du poème romantique, et la fin de leur création fut marquée par un style d’écriture réaliste. Pourtant, malgré la similitude de leurs parcours, le style poétique de Baratynski se distingue par des traits singuliers. Il fut profondément marqué par l’impasse existentielle et personnelle dans laquelle le futur poète se trouva durant sa jeunesse. Des années plus tard, ce vécu se métamorphosa dans son œuvre, le menant à aborder les problématiques majeures de son époque et de la condition humaine.

Sa poésie est une réflexion constante, empreinte d’une grande spiritualité. Après Gavriil Derjavine, Evgueni Baratynski est considéré comme le plus grand poète philosophe de la littérature russe, suivi de près par Fiodor Tiouttchev. C’est ce trio qui a défini la poésie métaphysique russe — une poésie de la pensée. À cette époque, un poète ainsi focalisé sur la pensée apparaissait comme un être venu d’un autre monde…
Lors de notre rencontre, nous avons également découvert la seule œuvre en prose achevée d’Evgueni Baratynski. Il s’agit de « L’Anneau » (1831), un récit captivant et complexe imprégné de mysticisme.
La magie est le véritable miracle des relations humaines. Elle réside dans l’amour, l’affection, dans l’élan de l’âme vers autrui. L’anneau magique s’active lorsqu’il est nourri par cette belle énergie. À l’inverse, dès qu’intervient la cupidité ou le repli sur soi, il perd non seulement son pouvoir, mais se retourne contre l’Homme : il détruit tout sens et transforme ses aspirations en dérision. Voilà la leçon cachée et la vision de la magie que nous offre cette magnifique nouvelle. »
La relation entre Alexandre Pouchkine et Evgueni Baratynski est un exemple unique dans la littérature russe d’une harmonie parfaite entre amitié profonde, respect mutuel et noble rivalité créative. S’étant rencontrés en 1819 à Saint-Pétersbourg, ils devinrent les principaux innovateurs de l’élégie russe. Ils explorèrent des thèmes similaires (la solitude, le désenchantement) sous des angles différents : Pouchkine à travers le prisme de passions vibrantes, Baratynski à travers celui d’une profonde réflexion rationnelle.
Le point culminant de leur collaboration fut l’année 1828, marquée par la publication d’un recueil commun, « Deux récits en vers », qui réunissait les poèmes « Le Comte Nouline » de Pouchkine et « Le Bal » de Baratynski.
Qu’en disaient-ils eux-mêmes ?
Pouchkine reconnaissait sans réserve en son confrère le chef de file de la poésie intellectuelle, « de la pensée », et le défendait activement face aux critiques.
Sur le talent : « Il est original chez nous, car il pense. Il ressent profondément et juste ».
Sur le genre : Pouchkine l’appelait ouvertement « notre premier poète élégiaque », soulignant qu’après Baratynski, il était devenu bien plus difficile d’écrire des élégies.
Sur le poème « Le Bal » : Dans sa critique, Pouchkine admirait son style et son approche psychologique : « …un vers vivant, juste, expressif… En un mot, ce récit est l’œuvre d’un véritable poète ».
Baratynski, tout en suivant sa propre voie, voyait en Pouchkine un génie absolu et un idéal de forme indépassable.
Sur le génie : « Pouchkine est le Chrysostome (Bouche d’or) de notre temps… Il réunit en lui toutes les vertus de nos meilleurs poètes ».
Sur la supériorité poétique : Baratynski avouait : « Quand j’écris, il me semble que Pouchkine me regarde », et après la parution de « Boris Godounov », il salua avec enthousiasme l’envergure du génie dramatique de Pouchkine.
Après la mort du poète : Baratynski exprima avec force et tragique l’ampleur de cette perte pour la culture : « Avec Pouchkine meurt toute une époque, s’achève toute une période de notre littérature… ».
Dans l’histoire des lettres russes, leur union demeure le rare exemple de deux génies contemporains qui surent s’élever au-dessus de la jalousie pour enrichir mutuellement leur art par des critiques constructives et une reconnaissance sincère.
C’est sur cette note poétique et inspirante que nous avons clôturé notre riche année littéraire. Nous avons d’ailleurs reçu nos devoirs de vacances : découvrir la nouvelle de Nikolaï Karamzine, « La Pauvre Lise » (1792), chef-d’œuvre du sentimentalisme russe.
Avis à ceux qui lèvent les yeux au ciel en entendant l’expression « roman à l’eau de rose » et se targuent de ne lire que de grands classiques : sachez que ce sont précisément ces grands classiques qui ont jeté les bases de ce genre littéraire !
La prochaine rencontre aura lieu le 24 septembre 2026 à 11h30. Bel été et à très vite pour une nouvelle saison !



